2e épisode de l’interview d’Emmanuelle Béguinot, directrice du Comité National contre le Tabagisme. Cette fois nous parlons du lobby cigarettier et de ses actions, sans tabou !

 

Le CNCT a publié un livre sur les actions du lobby cigarettier. Comment agit-il ? 

ndlr : “Ingérence de l’industrie du tabac dans les politiques de santé publique” chez le Publieur

Une action multiforme et bien financée

C’est une accumulation d’actions qui s’intègrent dans des stratégies et dans un ensemble très cohérent. Le lobbying prend des formes multiples et il est facilité par le fait que les fabricants de tabac ont énormément d’argent.

Désinformer à tout prix

Leur action la plus efficace est sans aucun doute la désinformation. Leurs fausses vérités sont matraquées à un point tel qu’on finit par penser qu’elles sont vraies. Cela passe d’autant mieux que les messages sont passés par des personnes dont on ne soupçonne pas forcément les liens avec les fabricants. Et tout cela est fait de manière très subtile.

On va par exemple entendre parler d’une étude et ses résultats vont être relayés un peu partout. Sauf qu’en creusant, on se rendra compte qu’elle a été financée par l’industrie du tabac, que sa méthodologie était très contestable et qu’elle n’a fait l’objet ni de critique ni de validation par les pairs. Chose qui doit être faite pour valider les résultats d’une étude scientifique.

Cette désinformation va être entretenue en permanence et être diffusée à deux niveaux. D’abord auprès des journalistes, qui vont en toute bonne foi reprendre ce qu’on leur dit sans chercher à vérifier la véracité des infos. Et ensuite aux décideurs, ce qui a une incidence très forte notamment quand ils sont amenés à voter …

 

Les parlementaires sont-ils dupes ? Ne savent-ils pas reconnaître un lobbyiste ? 

Il faudrait leur demander directement ! Ce qui est sûr c’est qu’ils sont énormément travaillés avec des arguments qui ont pour but de les ébranler.


Des arguments intimidants

1. “La mesure est inefficace !”
Et pour faciliter la tâche aux parlementaires, les lobbyistes leur proposent une solution alternative. Généralement cette dernière est totalement inefficace, mais comme le parlementaire n’est pas un expert sur le sujet, il se laisse convaincre.

Entre nous, si les mesures que rejette le lobby cigarettier étaient vraiment inefficaces, je ne pense pas qu’ils dépenseraient autant d’argent pour lutter contre leur adoption !


2. “La mesure va avoir des répercussions négatives !”
Les lobbyistes font peur aux parlementaires en déplaçant le débat sur des sujets qui les touchent directement en tant qu’élus.

Leur thème favori c’est le commerce illicite. Dès qu’une mesure efficace de lutte contre le tabagisme est en discussion (comme les hausses de taxes ou le paquet neutre), ils avancent immédiatement le même argument : “Cette mesure ne réduira pas la consommation, elle favorisera juste la contrebande avec une baisse des recettes fiscales”. Ce n’est pas la réalité mais les élus sont sensibles à ces affirmations …

Ils peuvent aussi s’entendre dire que si telle mesure est adoptée, ils vont avoir des attaques en justice ou que leur réélection va être mise en danger.

Tout ça, relève clairement des techniques d’intimidation.


Des hommes politiques parfois peu regardants

Il est aussi clair que certains hommes politiques pourraient être plus regardants sur la véracité de l’information qu’on leur donne. Et surtout faire attention à “qui” leur parle !

Soyons également honnête : le lobbying fonctionne parce que des hommes politiques acceptent d’être « lobbysés ». Quand des cabinets écrivent des amendements et qu’ils sont repris tels quels par certains parlementaires, on est dans de l’ingérence.

Ce sont des pratiques qui vont totalement à l’encontre de l’intérêt général.

 

En 2004, la France a ratifié une convention¹ par laquelle nous nous engagions à ne pas laisser l’industrie du tabac interférer dans les décisions de santé publique. Pourtant : les lobbyistes sont toujours là, on connaît les parlementaires qui se font amadouer, des institutions scientifiques actives sont gangrenées, la cigarette coûte plus cher qu’elle ne rapporte³ … Qu’est-ce qui paralyse l’État à ce point ?

Malheureusement l’État n’est pas un bloc monolithique.

La Ministre de la Santé a énormément de difficultés à faire passer ses messages. Elle est confrontée à un lobby ultra-puissant qui passe aujourd’hui essentiellement par les buralistes. Or ces derniers sont très liés au Ministère du Budget en tant que préposés de l’administration … Et cela a un impact très fort. Même si le tabac coûte très cher aux finances publiques …

 

Concernant les institutions gangrénées : comment des scientifiques arrivent-ils à se laisser corrompre de cette façon ?

Il y a deux cas de figure s’agissant des études financées par l’industrie du tabac.


D’abord, il y a des études honnêtes qui veulent détourner l’attention du tabac

Elles sont faites de manière très rigoureuse mais ne traitent pas du tabac. Par exemple, elles vont améliorer la connaissance relative à des pathologies pour lesquelles le tabac joue un rôle très important mais sans parler de lui. Le souci, c’est que cela va minimiser le poids réel du tabac dans ces pathologies. Et à terme, détourner l’attention sur les principaux messages de prévention.


Ensuite, il y a des études portant sur le tabac mais dont les résultats sont biaisés

Dans ce cas là, les scientifiques concernés sont entrés dans une forme de corruption, c’est clair. C’est notamment le cas du professeur Ragnar Rylander qui a réalisé un grand nombre d’études sur les conséquences du tabagisme passif et qui minimisaient toutes son impact. Or on s’est aperçu plus tard qu’il était financé par Philip Morris … (Relire notre article : Des scientifiques indépendants payés secrètement par l’industrie du tabac)

 

Concernant le cas du paquet neutre. Avant d’être validé par l’Assemblée Nationale, il a été rejeté au Sénat. Ça a surpris beaucoup de monde : même si on entend des arguments contre, on sait très bien qu’il aura un impact sur l’entrée des jeunes dans le tabac. Est-ce que cela veut dire que les parlementaires qui ont voté contre se sont rangés du côté des industriels du tabac et qu’ils placent leurs intérêts personnels et professionnels au-dessus de la santé publique ?


La santé publique devrait être trans-parti

Je partage votre analyse : normalement les questions concernant le tabac devraient être trans-parti. D’ailleurs sur le sujet de la lutte contre le tabagisme, il y a des soutiens à gauche comme à droite mais le fait est, il y a aussi des parlementaires des deux bords qui individuellement sont en soutien de l’industrie.


Un vote très clairement partisan

Ce qu’on peut dire au sujet de ce qui s’est passé au Sénat, c’est d’abord que le paquet neutre faisait partie d’un projet de loi global et que le positionnement des partis opposés au gouvernement s’est inscrit dans une logique de confrontation globale. Il y a clairement eu une stratégie partisane : le Sénat est dans l’opposition et les parlementaires de droite ont voté contre. Donc oui, ce vote a été très politique et la santé publique n’y avait pas sa place.

 

Des lobbyistes ultra mobilisés

À cela s’ajoute un très gros travail des lobbyistes auprès des Sénateurs socialistes. On l’a vu avec des parlementaires qui ont déposé des amendements contre le paquet neutre et qui ont des liens avec l’industrie du tabac.

 

Dans ce contexte, le plan avait peu de chance de passer.

 

On pourrait presque accuser les parlementaires qui copient-collent des amendements de non-assistance à personne en danger. Voire de complicité de crime organisé ?

Ce qui est sûr c’est que cela montre l’enjeu de la loi de santé qui prévoit des obligations de transparence.

Comme vous dites, ce n’est pas normal que le lobby tabac utilise cette somme incroyable d’argent dont il dispose pour empêcher l’adoption des mesures de santé …

 

Dans les prochains extraits : le paquet neutre, la consommation en France et les techniques de sevrage.

A très vite !


Pour plus d’infos, visitez le site du Comité National Contre le Tabagisme

 

¹ – La convention Cadre de l’OMS pour la Lutte contre le Tabagisme (CCLAT)
² – Le CNCT cite notamment l’ICM (l’Institut du Cerveau et de la Moelle épinière à la Pitié Salpêtrière). Une grande partie des fondateurs, dirigeants et donateurs serait bien trop proche de l’industrie du tabac pour émettre des avis objectifs. Ce qui ne les empêche pas d’être toujours interrogés …
³ – 120 milliards de perte sèche chaque année