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Lobbying, influence et santé : pourquoi l’accompagnement individuel ne suffit pas

comment le lobbying influence notre santé

Hier, j’étais à l’Assemblée nationale pour un colloque sur l’encadrement du lobbying, dix ans après l’adoption de la Loi Sapin 2. Le constat des intervenants – sociologues, députés, responsables plaidoyer – était net : la transparence a progressé, mais le rapport de force reste profondément déséquilibré. Et une question m’a frappée : Dans notre hiérarchie des priorités politiques, que favorise-t-on réellement : les intérêts économiques d’acteurs privés ou la santé des citoyens ?

Quand on parle de lobbying, on imagine souvent des rendez-vous feutrés avec des parlementaires.

La réalité est bien plus large. Aujourd’hui, le lobbying, c’est :

  • des budgets colossaux
  • des agences spécialisées
  • des stratégies d’influence scientifique
  • des campagnes réputationnelles
  • et désormais, des influenceurs sur les réseaux sociaux

Il ne s’agit pas seulement d’influencer une loi. Il s’agit d’influencer un climat, un récit, une norme sociale.

Bloquer une mesure de santé publique n’est qu’une étape. Le vrai enjeu : installer l’idée qu’elle serait excessive, inefficace, injuste ou dangereuse pour l’économie.

Selon l’Organisation mondiale de la santé, environ un quart des décès annuels en Europe est lié à la consommation de produits issus de quatre secteurs industriels : tabac, alcool, alimentation ultra-transformée et énergies fossiles.

En 2023, un numéro spécial du Lancet définit les déterminants commerciaux de la santé (DCoS) comme “les systèmes, les pratiques et les voies par lesquelles les acteurs commerciaux impactent la santé et l’équité“.

Concrètement, ça inclut :

  • le lobbying politique pour freiner les régulations
  • la production d’études orientées
  • le marketing – notamment digital – qui façonne les comportements dès le plus jeune âge
  • les stratégies de responsabilité sociale pour améliorer l’image des entreprises
  • les pressions économiques (emploi, ruralité, traditions, compétitivité)

En 2023, 162 grandes entreprises ont déclaré 343 millions d’euros de dépenses de lobbying auprès du Parlement européen.

Ce ne sont pas des accidents. Ce sont des stratégies organisées et puissantes, structurées pour façonner le cadre dans lequel nous vivons et consommons.

La consommation de tabac reste la première cause de mortalité prématurée évitable en France. Les derniers chiffres publiés font état de 68 000 décès annuels.

Les hausses de taxes sont reconnues comme l’un des leviers les plus efficaces pour réduire la consommation – à condition qu’elles soient régulières et significatives.

Pourtant, les augmentations restent souvent en dessous du seuil nécessaire pour produire un réel effet dissuasif.

Des travaux menés par l’EHESP et le Comité national contre le tabagisme ont montré que :

  • une majorité des arguments contre les hausses de taxes dans la presse et au Parlement reprennent ceux de l’industrie
  • de nombreux élus craignent une explosion du trafic illicite
  • certains invoquent la défense des territoires et de l’emploi

Les arguments sont connus. Je vous en parlais déjà dans cet article. Ils sont répétés. Ils façonnent les décisions. Pendant ce temps, la consommation et les décès continuent.

Malgré les restrictions légales, les jeunes restent largement exposés aux contenus promotionnels pro-alcool sur les réseaux sociaux.

Une étude récente montre que :

  • 79 % des jeunes déclarent avoir été exposés à des messages favorables à l’alcool
  • une part significative y réagit (like, partage, commentaire)
  • certains déclarent que ces contenus leur donnent envie de consommer

Et ce matin, le rapport de l’enquête Enquête ENCLASS confirme un signal préoccupant : la consommation d’alcool chez les jeunes repart à la hausse, après une baisse continue entre 2010 et 2022.

Marketing digital protéiforme. Normalisation sociale. Reprise de la consommation. Tout ça est pensé, structuré.

Dans mon métier, j’accompagne des personnes qui souhaitent arrêter de fumer mais je vois aussi en entreprise des personnes prises aux piège de l’alcool, des jeux en ligne, des réseaux sociaux, de la malbouffe réconfortante …

Ensemble on travaille sur la motivation, les automatismes, les émotions, les stratégies concrètes.

Mais soyons lucides. Quand quelqu’un arrive à moi, il ou elle a déjà été exposé(e) pendant des années à :

  • des messages marketing
  • une banalisation culturelle
  • des discours économiques rassurants
  • un environnement pensé pour maintenir la consommation

L’accompagnement individuel est essentiel. Il change des trajectoires de vie. Mais il intervient après que les normes ont été installées.

Et à force d’individualiser la responsabilité, on invisibilise les mécanismes structurels qui l’ont précédée.

La vraie question n’est pas seulement de savoir si les individus sont responsables.

Elle est plus inconfortable :

Quels arbitrages collectifs conduisent à privilégier les intérêts économiques d’acteurs privés plutôt que la santé des citoyens ?

Quand les hausses de taxes sur le tabac sont édulcorées, que le marketing digital contourne la loi, que la protection de l’emploi est systématiquement opposée à la santé publique… ce ne sont pas des accidents. Ce sont des choix. Des arbitrages entre court terme et long terme, entre recettes fiscales et dépenses de soins futures, entre pression économique et prévention.

Tant que la croissance économique restera la boussole principale des décisions publiques, les déterminants commerciaux de la santé continueront à produire des malades… que nous accompagnerons ensuite individuellement.

Accompagner, oui, ça ne se discute pas.

Mais tant que nous ne remettrons pas en question les arbitrages qui placent les intérêts économiques avant la santé, nous continuerons à réparer ce qui est entretenu en amont.

Il faut :

  • protéger les politiques publiques des ingérences industrielles
  • encadrer le marketing, y compris digital, de manière stricte
  • appliquer réellement les conventions internationales en matière de santé
  • et accepter que certaines régulations dérangent des intérêts financiers puissants

C’est un choix politique.
C’est un choix de société.

Et c’est précisément pour cela que je m’engage au sein du réseau RECLAMS, qui étudie les déterminants commerciaux de la santé.

Parce qu’aider les individus est vital, mais agir sur le système l’est encore plus.

Article précedentCe que dit vraiment le rapport de l'ANSES sur la vape

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